Lorsque
Dominique arrivait, les trois étages du laboratoire le savaient immédiatement.
C’est que Dominique avait un jour décidé de venir au travail en sabots.
Ceux-ci, ayant la charge de véhiculer son imposante carcasse, résonnaient allègrement
sur le carrelage du couloir. Et chacun de se dire, au creux de son bureau
« Dominique est là » !
Puis venait le silence. Dominique s’enfermait dans son laboratoire, examinant avec attention et sollicitude les centaines d’insectes qu’il avait piégés, ou rédigeant avec méticulosité un nouvel article dont chaque figure était dessinée à la main, avec la précision et le sens du détail qu’on lui connaît.
Vers
le milieu de la matinée venait l’heure de la pause-café. A l’époque, elle
était devenue un véritable rite, qui nous permettait de nous retrouver pour échanger
un court moment. Lorsque tintaient les cuillères dans les tasses, Dominique
encadrait sa large silhouette dans l’embrasure de la porte. Il s’installait
dans l’angle de la petite pièce, près de la hotte aspirante, le dos confortablement calé contre le mur.
Il allumait sa bouffarde, soigneusement remplie
et, attentif, prêtait l’oreille
à la conversation qui pouvait tout aussi bien rouler sur les nouvelles du jour,
la politique, les affaires du laboratoire ou un point particulier d’une théorie
scientifique. Bien qu’immobile et silencieux, il n’en perdait aucun détail
et ses yeux vifs allaient sans cesse de l’un à l’autre.
Au bout d’un moment, ses lèvres formaient
bien souvent une moue gourmande, comme s’il s’apprêtait à déguster un
plat délicieux. Son regard s’allumait et, doucement, il commençait à
parler, détachant chaque mot avec soin. Puis le rythme s’accélérait tandis
qu’enflait sa voix de stentor. En quelques phrases rapides, calibrées au mot
près, il nous gratifiait de son opinion, mûrement réfléchie, ayant dans le
silence qui précédait pris la distance nécessaire. Bien souvent, ses yeux se
mettaient à briller, tandis qu’un sourire carnassier apparaissait soudain sur
son visage. C’est qu’il était redoutable, le gaillard ! Son humour au
vitriol faisait des ravages et aurait désarçonné le politicien le plus
retors.
Puis Dominique reprenait sa pipe, caressait sa
barbe avec lenteur et application, et laissait retomber le tohu-bohu que son
intervention déclenchait bien souvent.
Que chacun me pardonne d’avoir évoqué ici
cette petite « tranche de vie ». J’aurais dû parler du
scientifique, de ses travaux qui lui avaient valu une notoriété
internationale. J’ai choisi, au contraire, de parler de l’homme et, au
travers de cette anecdote, d’évoquer celui qui fut pour moi un ami cher. La
Nature l’avait doté de la force, de l’intelligence mais aussi d’une générosité
sans pareille. Sa lucidité, son détachement, son amour attentif et respectueux
de l’Autre témoignaient d’une réelle Sagesse dont je garde précieusement
le souvenir. Pour moi, Dominique est toujours là et je pense bien souvent à
lui. Il vivra encore longtemps !
Yannick
Delettre
20 octobre 2003
(*) Ce
texte a été lu publiquement en octobre2003, lors de la cérémonie d'hommage
à Dominique Duviard organisée à Groix.
Illustration tirée de « Groix, l’île des
thoniers - © D. Duviard, 1978,
1992