Le plus petit mammifère du monde ...

... la chauve-souris bourdon démêle les mécanismes de la spéciation.
Eric Petitl (station biologique de Paimpont) est co-auteur d’un article publié dans la revue Nature Communications * L'article qui traite de l'évolution des espèces s'intitule 'The evolution of sensory divergence in the context of limited gene flow in the bumblebee bat' Un des grands défis de la biologie est de comprendre comment les espèces évoluent. Aujourd'hui, environ 150 ans après la publication de Darwin "Sur l'Origine des espèces" nous ne comprenons toujours pas vraiment le processus de spéciation. Cela tient en partie au fait que la plupart des études classiques sur la spéciation sont basées sur les espèces qui ont déjà divergé, et par conséquent, nous devons spéculer en arrière dans le temps pour en déduire les causes de la spéciation. En effet, deux des exemples les plus connus de "spéciation sympatrique", les cichlidés du lac Victoria et les Rhinolophes de Wallace, suggèrent que l'écologie sensorielle (comment un animal perçoit et interagit avec son environnement) joue un rôle majeur dans le processus de spéciation, que les populations soient géographiquement isolées ou non. Cependant, dans ces études, les chercheurs n’ont pas pu étudier les facteurs impliqués dans les premières phases du processus de spéciation. "Notre étude est unique dans le sens ou elle capture la spéciation "en action" dans des populations qui sont en train de diverger écologiquement. Ces populations sont celles du plus petit mammifère au monde, la chauve-souris bourdon (Craseonycteris thonglongyai) que l’on trouve uniquement en Thaïlande et en Birmanie. Ces populations représentent une expérience naturelle unique qui permet de "capturer" les processus évolutif a une échelle de temps permettant d'identifier la nature de ces processus qui entraînent la spéciation dans la nature" explique le Dr Emma Teeling qui a dirigé l’équipe de recherche au cours de cette étude. En étudiant les processus du début de la spéciation à différentes échelles de temps évolutives, cette étude montre que dans le cas de cette espèce, un flux de gènes limité, résultant de la distance géographique, est nécessaire pour promouvoir la spéciation écologique sensorielle. "Pour ce faire, nous avons examiné la structure spatiale, la structure génétique et les traits écologiques sensoriels entre et au sein des deux seules populations connues du plus petit mammifère du monde, la chauve-souris bourdon (Craseonycteris thonglongyai). Nous avons généré et recueilli un large jeu de données moléculaires, écologiques et acoustiques et montrons que la distance géographique joue un rôle essentiel dans la limitation des flux de gènes plutôt que la divergence d'écholocation. Nos résultats appuient l’idée que l'écologie sensorielle agit comme un mécanisme de renforcement dans le processus de spéciation plutôt que d'être le principal moteur comme cela était précédemment supposé dans d'autres études empiriques bien documentées. Nos résultats posent la question de savoir si la spéciation sympatrique se produit réellement, ou si un certain niveau d'isolement géographique et donc de flux de gènes restreint est toujours nécessaire afin d'engager le processus de spéciation", explique le Dr Sébastien Puechmaille, auteur principal de cette étude. Une autre conclusion intéressante de cette étude est l'identification d’un gène de "l’écholocation" (RBPJ) qui montre des signes de sélection divergente correspondant à la divergence d'écholocation présente au sein la population thaïlandaise. C’est la première association identifiée de ce gène avec des capacités d'écholocation. Ce gène est impliqué dans la formation des cellules ciliées de la cochlée (organe récepteur des sons dans l'oreille interne). Comme les chauves-souris utilisent les fréquences les plus élevées supérieures à 200 kHz) de tous les mammifères, leur système auditif, en particulier les cellules ciliées de l'organe de Corti où le son est reçu et amplifié, a besoin d'adaptations particulières. "Nous montrons également que la compétition interspécifique avec une autre espèce de chauve-souris, Myotis siligorensis, est surement la cause de l’adaptation locale sensorielle, par opposition à la dérive aléatoire ou les facteurs abiotiques comme la température et l'humidité", explique le Dr Sébastien Puechmaille. Du point de vue de la conservation, cette étude est la première à étudier la structure de population et l'histoire évolutive du plus petit mammifère du monde, la chauve-souris bourdon, Craseonycteris thonglongyai. "Cette espèce de chauve-souris charismatique est rare et menacée, limitée à une région de 2000 km2 à la région frontalière entre la Thaïlande et la Birmane et est considéré comme l'une des dix espèces évolutivement distinctes et globalement menacées (Evolutionary Distinct and Globally Endangered, EDGE, species)", souligne le Dr Emma Teeling. Les analyses phylogénétiques de marqueurs transmis par la lignée maternelle, paternelle, ou héritée par les deux parents ainsi que les données écologiques démontrent la présence de deux espèces de chauve-souris bourdon, une en Thaïlande et une en Birmanie, qui se sont séparées il y a environ 0,4 millions d'années. Les capacités de dispersion limitées des individus combinées à une aire de répartition très limitée (moins de 2000 km2) suggèrent que les deux espèces sont menacées et nécessitent des plans de gestion et de conservation distincts. Cet article est publié et disponible de manière gratuite dans la revue Nature Communications le 6 Décembre 2011 sous le titre : The evolution of sensory divergence in the context of limited gene flow in the bumblebee bat = L'évolution de la divergence sensorielle dans un contexte de flux de gènes limités chez la chauve-souris bourdon. Ce travail représente un projet irlandais, financé par la SFI, une fondation Irlandaise pour la Science et décerné au Dr. Emma Teeling. Ce projet a été mené en collaboration entre des chercheurs en France, en Thaïlande, en Birmanie, au Royaume-Uni et en Irlande afin d’aborder une question fondamentale en biologie avec des implications pour la conservation. * Référence : The evolution of sensory divergence in the context of limited gene flow in the bumblebee bat Sébastien J. Puechmaille et al., Nature Communications 2, Article number: 573, doi:10.1038/ncomms1582, Published 06 December 2011 >>> Lire l'article en ligne
Contact : Eric Petit
Photo: Chauves-souris bourdon, plus petit mammifère au monde; photo prise en Birmanie en 2006 par l’équipe sur le terrain.
Trois auteurs peuvent être contactés : - Dr. Sebastien Puechmaille [Français/Anglais] (@ ; + 353 85 772 4535), School of Biology and Environmental Science, University College Dublin, Ireland. - Dr. Emma Teeling [Anglais uniquement] (@ ; +353 1 716 2263), School of Biology and Environmental Science, University College Dublin, Ireland. - Dr. Eric Petit [Français] (@ ; + 33 299 618 177), UMR 6553 ECOBIO, Université Rennes 1, Station biologique, 35380 Paimpont, France.